
Vins dégustés, Mas del Périé, Fabien Jouves
J’avais en tête une image assez classique de Cahors : un vin rouge sombre, costaud, taillé pour les plats d’hiver et les longues tablées. Et puis je suis allée rencontrer Fabien Jouves, au Mas del Périé, à Trespoux-Rassiels, sur les hauteurs de Cahors.
Autant vous dire que l’image a pris un petit coup de frais.
Le Mas del Périé, c’est le domaine de Fabien Jouves. On y travaille le Malbec, bien sûr, mais sans le mettre en uniforme. Ici, Cahors garde ses racines, tout en changeant de rythme : plus vivant, plus souple, moins attendu.
Pas de grand discours figé sur “le vin d’autrefois” ou “la tradition à tout prix”. Fabien parle vite, franchement, avec cette manière directe de ceux qui ont beaucoup essayé, beaucoup appris, et pas toujours dans la facilité. Dans son récit, il y a la famille, les vignes reprises très jeune, les sols calcaires, la grêle aussi, et les premières bouteilles qu’il a fallu vendre une par une.
Et surtout, il y a un Cahors qui donne envie de revenir à table autrement.
Une histoire paysanne
Le Mas del Périé, c’est d’abord une propriété familiale. Pendant longtemps, comme souvent dans le Lot, on n’y faisait pas seulement du vin. C’était une ferme, avec plusieurs activités, une vraie logique paysanne où la vigne avait sa place parmi le reste.
Dans les années 1970-1980, le père de Fabien développe davantage le vignoble. L’appellation Cahors vient d’être reconnue en AOC, le vin semble une piste solide, surtout sur ces terres calcaires où les céréales ne sont pas toujours les plus simples à cultiver.
Pendant longtemps, une grande partie de la production part en vrac. Le système tient. Puis les années 2000 arrivent, plus compliquées. Le marché change, Cahors cherche un nouveau souffle, l’image de l’appellation peine à se renouveler.
C’est là que Fabien revient.
Reprendre à 21 ans
Fabien Jouves n’était pas forcément parti pour devenir vigneron. Il pensait plutôt biologie, études, autre chemin. Mais il est fils unique. À un moment, la question se pose : si ce n’est pas lui, qui reprend ?
Il revient donc en 2006. Il a 21 ans.
21 ans. L’âge où l’on se demande encore parfois quoi faire de sa vie. Lui reprend le domaine, vinifie, met ses premières bouteilles en marché, part sur les salons, charge des cartons… et revient parfois sans avoir vendu grand-chose. Il le dit sans enjoliver : au départ, il fallait presque tout construire.

Fabien Jouves
Quand le Malbec retrouve de l’élan
Quand Fabien arrive, Cahors reste très associé aux vins puissants, sombres, concentrés. Lui prend une autre direction. Il cherche des vins plus élancés, capables de parler du lieu sans écraser tout ce qu’il y a dans l’assiette.
Le Malbec reste au cœur du domaine, bien sûr. Mais il n’est pas travaillé comme une matière uniforme. Une parcelle en altitude, un sol plus calcaire, une veine de marne : chaque endroit donne une expression différente.
Et cela se sent dans le verre.
Les vins ont du fruit, de la tension, parfois cette petite sensation presque saline qui allonge la bouche. Le Malbec garde sa profondeur, mais avec une fraîcheur inattendue, une énergie de fruit croquant. On est loin du rouge qui plombe le repas avant même le fromage.
Ce qui m’a surtout frappée, c’est que ces vins donnent envie de manger. Pas forcément un civet, une daube ou un plat d’hiver. Plutôt des tomates rôties, des poivrons grillés, une côte de veau, un tartare, des légumes au feu. Un Cahors qui sort de son image un peu sévère et revient sur la table avec plus de naturel.
Travailler les sols, accompagner la vigne
Le domaine est conduit en bio et en biodynamie. Fabien s’y est intéressé assez vite, au fil des rencontres avec d’autres vignerons et d’une remise en question de l’œnologie plus classique.
Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’étiquette pour l’étiquette. C’est la vigne, le sol, l’enracinement, la capacité des plantes à tenir dans un climat de plus en plus brutal.
- Vignes Cahors
- Vignes Mal del Périé
Sur les hauteurs de Cahors, quand il fait très chaud, la vigne ne triche pas. Elle doit aller chercher l’eau, s’adapter, résister. Pas de recette magique : du travail, de l’observation, de la patience.
Cette idée revient souvent dans la conversation : faire des vins proches du lieu, plutôt que des vins corrigés pour plaire à tout le monde.
Les vieux cépages reviennent
Autre sujet passionnant : les vieux cépages. Au Mas del Périé, Fabien ne s’est pas contenté de regarder le Malbec. Il s’est aussi intéressé à des variétés anciennes du Sud-Ouest, parfois presque oubliées, comme le Jurançon noir, le Valdiguié, le Gibert ou le Noual.
Cela raconte une autre histoire de Cahors. Une histoire moins uniforme, plus paysanne, où le vin n’était pas seulement pensé comme une appellation, mais comme une boisson de table, liée aux usages, aux repas, à la vie quotidienne.

Salle de dégustation
J’aime beaucoup cette façon de regarder le passé non pas comme un musée, mais comme une réserve d’idées. Remettre ces cépages en culture, ce n’est pas jouer la carte de la nostalgie. C’est chercher d’autres équilibres, d’autres façons de boire Cahors.
Et franchement, cela fait du bien d’entendre autre chose que les mêmes trois adjectifs sur l’appellation.
Dans les chais, des contenants au service du vin
Dans les chais, Fabien travaille beaucoup avec le béton. Les cuves changent de forme selon les vins, selon l’énergie recherchée, selon la matière. Il utilise aussi de grands foudres, loin des petites barriques trop marquantes.
Il y a également des amphores en terre cuite, fabriquées à la main en Italie. Elles laissent respirer le vin autrement que le bois. Là encore, rien n’est choisi pour faire joli. Chaque contenant sert une texture, un équilibre, une manière d’accompagner le vin sans le maquiller.
On sent une vraie recherche, mais jamais hors-sol. La technique est là pour servir le vin, pas pour impressionner.
Des vins sérieux, mais pas ennuyeux
Le domaine propose des cuvées de terroir, plus parcellaires, comme Les Escures, l’une des cuvées emblématiques de la maison. À côté, il y a aussi des vins plus immédiats, avec des noms qui claquent : Grape Invader, You F*** My Wine, Tu Vin Plus Aux Soirées.
- You Fuck my Wine
- Verre de vin
Fabien Jouves bouscule aussi les codes jusque sur les étiquettes. Couleurs franches, titres malicieux, humour un brin provocateur : on est loin de l’imagerie sage que l’on associe encore parfois aux vins de Cahors.
Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’un effet de style. Derrière ce ton joyeux et décalé, les vins sont travaillés avec précision. Ils ne cherchent pas à se donner un air grave. Ils avancent autrement : plus directs, plus libres, moins cérémonieux.
C’est sérieux, oui. Mais jamais raide.
Ce que j’ai aimé
J’ai aimé cette rencontre parce qu’elle a déplacé mon regard sur Cahors. Ici, le Malbec peut être juteux, souple, lumineux. Il peut accompagner un tartare, des légumes grillés, une cuisine plus légère. Il peut se boire avec plaisir sans vous demander un fauteuil et trois heures de digestion.
Fabien Jouves connaît son histoire, mais ne s’y enferme pas. Il aime Cahors assez pour le bousculer. Et franchement, quand on a longtemps rangé l’appellation dans la case “rouge costaud pour plats d’hiver”, cette dégustation remet les idées en place.
Informations pratiques
Mas del Périé – Fabien Jouves, 10 rue de l’Ancienne Poste – 46090 Trespoux-Rassiels
Site : masdelperie.com
Le domaine propose de la vente directe et des dégustations. Vérifiez les horaires avant de vous déplacer. Une visite intéressante si vous aimez les vins de Cahors, les domaines en biodynamie, les Malbecs moins massifs et les vignerons qui racontent vraiment leur travail.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.














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