
Dublin
Je reviens tout juste de Dublin, où je me trouvais à l’occasion de la présentation du palmarès étoilé du Guide Michelin Grande-Bretagne & Irlande 2026, organisée pour la première fois dans la capitale irlandaise. Ce n’est pas anodin. Quand le Guide Michelin choisit une ville pour annoncer ses étoiles, c’est que quelque chose s’y joue.
Je connaissais déjà la ville. J’y étais venue il y a quelques années et j’avais beaucoup aimé les gastro pubs : produits impeccables, cuisson précise, ambiance chaleureuse. L’Irlande savait déjà bien manger. Mais cette fois-ci, j’ai senti qu’un cap supplémentaire avait été franchi. Une offre plus structurée, plus assumée, plus ambitieuse.
Pour comprendre ce basculement, il faut remonter un peu en arrière.
Pourquoi la scène gastronomique irlandaise a-t-elle autant évolué ces dernières années ? Entre héritage historique, retour au produit, ouverture internationale et reconnaissance Michelin, Dublin incarne aujourd’hui une cuisine confiante et mature. Voici comment.
Une terre généreuse, une histoire douloureuse
L’Irlande n’a jamais manqué de bons produits. Pâturages luxuriants, lait d’une qualité exceptionnelle, beurre riche et parfumé, agneaux élevés face à l’Atlantique, poissons splendides. La matière première a toujours été remarquable.
Mais impossible de parler de cuisine irlandaise sans évoquer la Grande Famine entre 1845 et 1852. Le mildiou détruit les récoltes de pommes de terre, aliment de base d’une grande partie de la population. Environ un million de morts. Un autre million contraint d’émigrer. Le pays continue pourtant d’exporter blé et bétail vers l’Angleterre. La catastrophe n’est pas seulement agricole. Elle est aussi politique.

Fieldstown Farm
Ce traumatisme marque durablement la relation à la nourriture de la population irlandaise. Pendant des générations, on mange pour tenir, pour ne pas gaspiller, pour survivre. La cuisine est nourrissante, solide, rassurante. Elle ne cherche pas à séduire. Elle ne se met pas en scène.
Ce rapport à la sobriété explique beaucoup de choses. Y compris la discrétion culinaire du pays pendant longtemps.
Le déclic : fierté retrouvée et retour au produit
Dans les années 1960, Myrtle Allen, installée à Ballymaloe House dans le comté de Cork, décide de cuisiner simplement ce qu’elle a sous la main : légumes du potager, lait local, volailles élevées à proximité. Elle obtient une étoile Michelin.
Ce n’est pas qu’une distinction. C’est un signal. Les produits irlandais méritent la lumière.

BallyMaloe Cookery School
Sa fille, Darina Allen, fonde ensuite la Ballymaloe Cookery School. Une génération de chefs y apprend la saisonnalité, le respect du produit et la précision plutôt que la démonstration. Elle est aussi l’auteure de nombreux livres de cuisine, et je suis sûre d’en avoir au moins un ou deux sur mes étagères.
Cette philosophie n’est pas restée théorique. Elle s’est diffusée dans les cuisines du pays et irrigue aujourd’hui des tables très contemporaines. Prenez par exemple Chapter One, doublement étoilé, où la technique sublime le produit sans jamais l’écraser. Ou encore Library Street où chaque ingrédient a été pensé, travaillé, respecté.
Dans ces deux cas, on sent ce même souci de respect du goût et de mise en valeur du produit, héritage d’une école qui a cru avant tout à l’authenticité plutôt qu’à l’esbroufe.
- Chapter One, Dublin
- Homard du Donegal
- Library street
- Chou, raifort et anchois de Cantabrie
L’ouverture au monde : voyager pour mieux revenir
À partir des années 1990, les liaisons aériennes à bas coût changent la donne. Les Irlandais voyagent davantage, notamment grâce à Ryanair. Espagne, Italie, France. Ils découvrent d’autres marchés, d’autres manières de valoriser un produit, d’autres récits culinaires.
Cette transformation s’inscrit aussi dans un contexte économique particulier. À la fin des années 1990, pendant la période dite du « Celtic Tiger », l’Irlande connaît une croissance spectaculaire. Les salaires augmentent, le chômage baisse, une nouvelle classe moyenne urbaine émerge. À Dublin, on voyage plus, on découvre d’autres cuisines… et surtout, on commence à fréquenter davantage les restaurants.
Les chefs partent aussi. Londres, Paris, Copenhague. Ils se forment, observent, apprennent. Puis ils rentrent. Non pour copier. Pour adapter.
- Plat de côtes de bœuf laqué, agnolotti farcis au fromage Knockanore (fromage irlandais) et au parmesan
- Bisque de crevettes
- Agneau – Dion
Cette ouverture explique la diversité que j’ai observée cette année. Chez Pichet, le bistrot moderne s’inspire clairement de la France tout en restant ancré dans le terroir local. Au Dion, la vue spectaculaire ne fait pas oublier l’attention portée aux produits. Même à King Sitric à Howth, temple du poisson, la simplicité est devenue précision.
On ne cherche plus à prouver que l’Irlande sait cuisiner. On cuisine. Point.
Une scène aujourd’hui structurée et confiante
La tenue de la cérémonie Michelin à Dublin marque cette étape symbolique. Elle ne crée pas le mouvement. Elle le confirme.
Entre tables étoilées, bistrots contemporains, restaurants à partager et food tours comme celui de Fab Food Trails, l’offre s’est étoffée. Elle est plus lisible, plus cohérente, plus ambitieuse.
Ce qui m’a frappée cette fois-ci, ce n’est pas une révolution spectaculaire. C’est la confiance. Une cuisine ancrée dans son terroir, mais qui dialogue avec le monde sans complexe.
Dublin n’a pas renié ses pubs gourmands. Elle leur a simplement ajouté une nouvelle dimension. Et c’est sans doute ce qui rend la ville aujourd’hui si attachante.
Pourquoi Dublin vaut le détour aujourd’hui

RIvière Liffey, Dublin
L’Irlande est un pays que j’aime profondément. Pour ses paysages bien sûr, pour ses producteurs passionnés, pour cette lumière changeante qui rend tout plus intense. Dublin, elle, est une ville agréable, à taille humaine, où l’on marche beaucoup, où l’on discute facilement, et où l’on peut aujourd’hui vraiment très bien manger.
On peut y passer d’un bistrot moderne à une table doublement étoilée, d’un restaurant de poissons à un food tour curieux et vivant, sans jamais avoir l’impression de forcer les choses. La gastronomie y est devenue une évidence, pas une posture.
Si vous hésitez à découvrir la capitale irlandaise, je ne peux que vous encourager à franchir le pas. Pour la scène culinaire, évidemment. Mais aussi pour l’atmosphère, l’énergie, la gentillesse des rencontres.
Et surtout, si vous vous y rendez, ne manquez pas l’incroyable bibliothèque du Trinity College. La Long Room, avec ses boiseries sombres et ses étagères infinies, donne le vertige. On y entre pour voir le Book of Kells. On en ressort un peu plus silencieux.
- Trinity Collège, Dublin, sous la pluie
- Bibliothèque – Long Room – Trinity College
Bonne cuisine, beaux livres, pubs animés, mer toute proche. Dublin n’est plus seulement agréable, elle est devenue passionnante. Et si vous aimez les villes qui évoluent sans perdre leur âme, vous devriez vraiment y aller. Moi, en tout cas, je sais déjà que j’y retournerai.
Et vous ?
Êtes-vous déjà allé à Dublin, ou est-ce une ville qui vous attire sans que vous ayez encore franchi le pas ?
Ce séjour à Dublin s’est déroulé dans le cadre d’une invitation de l’Office de Tourisme Irlandais. Les analyses et opinions exprimées ici restent, comme toujours, personnelles.















Franchement irréaliste, on dirait une publicité de l’office de tourisme. Certes l’offre de restaurants s’est améliorée, mais trouver pour cuisiner des produits frais et locaux – ne serait-ce que du poisson ! – reste toujours aussi rare et l’Irlande ne s’est pas subitement transformée en pays de la gastronomie, c’est plutôt le pays de Tesco et Dunnes…
Il y a une petite différence entre le guide Michelin et les habitudes et la culture d’un pays, qui ne reflètent pas nécessairement celles de la France.
Accuser un article d’être une “publicité” dès qu’il sort du cliché attendu, c’est une manière assez commode d’éviter le débat. Je décris une scène gastronomique en mouvement. Elle existe. Elle est documentée.
Cela ne signifie pas que tout le pays cuisine locavore en rentrant du travail, pas plus que la France ne se résume à ses tables étoilées — surtout quand elle est aussi le plus gros marché européen de McDonald’s.
Réduire l’Irlande à Tesco et Dunnes, c’est un peu du même ordre.
La grande distribution est partout. Elle ne définit ni la créativité d’un pays, ni la qualité de ses producteurs.Et opposer supermarchés et gastronomie, c’est simplifier un débat qui est en réalité plus complexe — et plus intéressant.
Ce que j’observe, ce sont des chefs qui sourcent local, des fromagers fermiers, des pêcheurs engagés, une génération qui construit autre chose.
L’Irlande trace sa propre trajectoire et évolue.
C’est toujours un plaisir de découvrir tes reportages, de voyager, de déguster …… Je voyage de chez moi !!!!
🙂 Bises Annie 🙂