Après la visite du château de Biron (Dordogne), je suis allée découvrir le Domaine de la Tuque, juste en face. Le décor est déjà magnifique : les vignes, les fleurs sauvages, le château en ligne de mire, les coteaux tranquilles. Tout est là.
Mais ce qui m’a plu, ce n’est pas seulement la carte postale. C’est ce qu’elle raconte quand on s’approche.
Ici, la vigne n’est pas tirée au cordeau façon terrain de golf. Entre les rangs, ça pousse, ça fleurit, ça bourdonne. Les herbes protègent les sols, nourrissent la terre, abritent les insectes et accompagnent la vigne. Bref, elles bossent. En silence, mais elles bossent.
Le lieu est superbe, mais surtout cohérent : des sols rouges, des cépages anciens, du bio, de la patience, et des vins qui ne cherchent pas à ressembler à ceux du voisin.
Un petit domaine vivant face au château de Biron
Le Domaine de la Tuque est un petit vignoble bio du Périgord, installé sur les coteaux de Biron, à environ 220 mètres d’altitude. En occitan, « tuque » désigne une hauteur, une butte. Le nom tombe bien : ici, le regard file vers le château, les vignes et les ondulations du paysage, entre vieille pierre et terres cultivées.
Vincent Rivaud et Gilles Detilleux se sont installés ici en 2013. Avant cela, l’un travaillait dans l’environnement, l’autre dans la culture et le patrimoine. Un beau jour, ils ont choisi de revenir à la terre. Pas pour cocher la case « reconversion inspirante » avec photo en bottes neuves. Non, pour de vrai.
Ils reprennent alors un vignoble fatigué. Il faut remettre les sols en état, préserver ce qui peut l’être, replanter, observer, attendre et recommencer. La poésie du vin, ici, commence avec de la patience, du bon sens paysan et sans doute quelques jurons les jours de météo contrariante.
Une biodiversité qui travaille aussi
Ce que l’on remarque vite, c’est la place laissée au vivant. Les couverts végétaux restent quand ils sont utiles. Une mare a été préservée, des arbres fruitiers maintenus, des chênes tauzins replantés.
Cette biodiversité protège les sols, aide la vigne à mieux encaisser les coups de chaud et abrite tout un petit peuple local : oiseaux, insectes, amphibiens, rainettes, tritons, chouettes, pics… Pendant que nous admirons les vignes, les coulisses travaillent. Sans badge, sans RTT, mais avec une efficacité certaine.
Le domaine est conduit en agriculture biologique. Pas de glyphosate, pas de chimie de confort, pas de sol nu façon parking de supermarché. Les engrais verts — pois, avoine, moutarde selon les années — nourrissent la terre et l’aident à rester vivante. Ici, on observe avant d’agir. La vigne ne se pilote pas comme une application météo. Dommage, parfois ce serait pratique mais, il faut le reconnaître, nettement moins passionnant.
Des sols rouges, du fer et des cépages anciens
À Biron, la terre a de la présence. Les sols sont marqués par des grès rouges chargés d’oxyde de fer. Cette couleur accroche l’œil, mais elle raconte aussi une histoire. Dans les parcelles, on retrouve même des scories, traces d’anciennes activités de forge.
J’aime beaucoup cette idée : le vin n’est pas isolé du reste. Il parle du château, du sol, du fer, des forges anciennes, du relief, de l’histoire locale. On ne goûte pas seulement un rouge ou un blanc. On goûte un endroit.
L’Abouriou, le cépage signature
La grande singularité du domaine, c’est l’Abouriou. Ce cépage rouge ancien du Sud-Ouest tire son nom de l’occitan et signifie « précoce ». En effet, il mûrit plus tôt que les autres. Avant le phylloxéra, il était très présent dans cette partie du Sud-Ouest. Puis il a presque disparu. Au Domaine de la Tuque, Vincent et Gilles ont choisi de le replanter sur son terroir d’origine : un hectare, 8 000 pieds, et beaucoup d’obstination derrière.
Ce choix n’a rien d’anecdotique. L’Abouriou donne des rouges fruités, frais, avec une vraie personnalité. Il permet aussi de garder des degrés raisonnables, autour de 12 à 12,5 degrés selon les millésimes. À l’heure où certains rouges montent vite dans les tours, cette retenue fait du bien. Dans le verre, il ne cherche pas à faire le malin. Du fruit rouge, parfois une pointe de framboise, des notes épicées, un côté légèrement poivré.
Côté blanc, le domaine travaille le Colombard, autre cépage du Sud-Ouest. Sur ces sols frais, rouges et ferrugineux, il garde une belle tension. Il donne un blanc sec, vif, parfumé, avec des notes d’agrumes, de cédrat ou de bergamote selon les cuvées. Le domaine en fait aussi, selon les années, une vendange tardive et un pétillant.
Et non, ce genre de blanc ne sert pas uniquement à accompagner un poisson vapeur triste comme un lundi de novembre. Il aime aussi les épices, le citron, le gingembre, les cuisines asiatiques, les assiettes un peu audacieuses. Bref, il a plus de conversation qu’on ne croit.
Des vins bio, précis et pas interchangeables
Dans les chais, la même logique continue : précision, patience, intervention mesurée. Les cuves sont thermorégulées, les vins élevés sur lies, et le domaine évite le collage animal. La clarification se fait avec le temps.
Les vins sont en IGP Périgord. La production reste limitée et varie selon les années. Pas d’agent, pas de grande distribution, pas de vin calibré pour plaire à tout le monde, partout, tout le temps. La vente se fait surtout en direct, à la propriété, sur les salons et via la boutique en ligne.
Ce sont des vins de niche, oui. Mais dans le bon sens du terme : des vins singuliers, attachés à un lieu, que l’on peut raconter à table sans avoir l’air de réciter une contre-étiquette.
L’Abouriou se sert légèrement frais, autour de 16 ou 17 °C. Pas glacé, sinon on lui coupe la parole. Il ira très bien avec une belle charcuterie, un jambon de qualité, des champignons, un veau aux girolles, des plats fumés ou même certains desserts au chocolat.
Le Colombard, lui, aime les assiettes qui bougent : agrumes, épices douces, cuisine asiatique, plats citronnés, volailles parfumées, poissons grillés, fromages frais. Il apporte du peps sans écraser le plat.
Pourquoi j’ai aimé le Domaine de la Tuque
J’ai aimé ce domaine parce qu’il ne triche pas. Rien ne semble plaqué, rien ne sonne comme un discours appris par cœur. On sent un lieu, des choix, du travail, et cette manière très précieuse de laisser le vin parler de son paysage.
Après la visite du château de Biron, la halte prend tout son sens. On passe de la pierre à la vigne, de la grande histoire au vivant, du patrimoine au verre. Et franchement, c’est une très belle façon de boucler la boucle.
Infos pratiques
Domaine de la Tuque – La Tuque – 24540 Biron
Le domaine propose de la vente directe et une boutique en ligne. Avant de vous déplacer, vérifiez les horaires et les conditions de visite auprès du domaine.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.