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Civelles ou pibales : les larves d’anguilles

Je ne sais pas si vous connaissez les pibales ou les civelles ?  Ce sont les larves d’anguilles. Leur histoire est extraordinaire, je vous raconte 😀

Tout commence par un très long voyage.

Quand elles atteignent leur maturité sexuelles (à l’âge de 9 ans pour les mâles et à 12 ans pour les femelles), les anguilles entreprennent leur grand (et dernier) périple. Il les conduit depuis nos fleuves et rivières jusqu’à la mer des Sargasses, une zone située à l’est des Bahamas, dans l’Océan Atlantique.

C’est là qu’elles vont se reproduire avant de mourir. Elles ne reviendront effectivement pas mais leurs larves (chaque anguille peut en pondre jusqu’à 1 million) vont effectuer le dangereux chemin retour. Il durera quelques mois voir 1 an ou 2 pour certaines. Elles sont heureusement aidées sur ce long périple par le courant chaud du Gulf stream.

Quand elles repèrent l’eau saumâtre, à proximité des côtes, elles pénètrent dans nos estuaires pour trouver l’eau douce. A ce moment-là, les larves sont devenues des pibales ou civelles. Elles mesurent environ 6 mm et pèsent entre 20 et 30 g. Elles sont complètement transparents à l’exception de 2 petits points noirs (les yeux) et un mince filament (la future arête).  Elles ne voyagent que de nuit, en longs cordons continus, uniquement guidée par leur instinct.

Un poisson extrêmement onéreux

Elles seront peut être être pêchées, sachant que c’est extrêmement réglementé (dates et quota). La pibale est en effet en voie d’extinction. Jusque dans les années 70, les pibales (aussi appelée civelles) étaient  un plat du pauvre.

Mon père se rappelle en avoir mangé en belles quantités, il y a plus d’un demi siècle, du côté de Saint Jean de Luz, lorsque cela ne coûtait quasiment rien.  Quant à ma belle-mère, elle les cuisinait frites avec un peu d’ail et de persil. Mon mari se souvient qu’elle les sacrifiait en les faisant tremper une quinzaine de minutes dans un seau rempli d’eau additionnée de tabac gris.  C’est toute une culture.

Mais ensuite, elle a été sur-pêchée, la faute à la mondialisation. Les Japonais et les Chinois en sont extrêmement friands. Les prix se sont envolés (plusieurs centaines d’euros voire plus de 1000 euros le kilo) .

Je partage sur le sujet ce très joli texte d’Anne Marie Cocula, la présidente de l’IGNA (l’Institut du Goût de la Nouvelle Aquitaine).

On a peine à y croire. Et l’on a beaucoup de peine à les voir tant elles sont transparentes, ultra-fines et ondoyantes, portées et chahutées par les eaux des remontées marines dans les estuaires, puis dans les rivières où l’eau douce se substitue progressivement à l’eau salée de leurs lointaines zones de naissance où s’effectue la reproduction des anguilles. On les appelle civelles ou pibales, sur la côte atlantique, ou bien parfois « spaghettis » : terme assez approprié pour décrire leur ondoiement dans l’eau qui les rend insaisissables à la main, mais aussi pour leur donner un nom de clandestinité à la manière de bien d’autres produits illicites, cachés sous des identités anodines.

Les civelles et les pibales en France

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, elles remontaient en grande quantité dans les vallées nourricières de leur adolescence, seulement prisonnières de filets hors norme, interdits par les gardes des Eaux et Forêts et dénommés « rapetout », une appellation qui se passe de commentaires. Sur les bords de Loire, certaines guinguettes les vendaient grillées dans des cornets à la façon des frites sur les champs de foire. À tout prendre, à force de friture et de sel, elles prenaient l’apparence et parfois le goût de pommes allumettes.

Mais ces temps d’abondance sont révolus et les pibales translucides sont devenues la proie de courants qui les mènent hors des rivières de leur maturité. D’autres cheminements les attendent vers l’Extrême Orient où les consommateurs attribuent aux anguilles des vertus aphrodisiaques qui les rendent plus chères que les métaux précieux…On estime que, bon an mal an, une centaine de tonnes de « spaghettis » sont acheminées vers les pays d’Asie à l’issue d’un braconnage atlantique dont les bénéfices font oublier les risques et les peines encourues, surtout depuis l’interdiction, en 2010, de leur exportation hors d’Europe…

Voilà que la mondialisation ne fait qu’une bouchée d’une des espèces les plus protégées de la planète !!

Je n’ai jamais eu l’occasion d’en goûter. C’est trop rare maintenant et trop cher. C’est un produit de luxe, comme la truffe ou le caviar. J’espère que les mesures prises permettront aux anguilles de revivre en nombre dans nos rivières et qu’un jour peut-être, je pourrais m’en régaler.