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Fracture numérique : quand parler web semblait lunaire

Fracture numérique

Fracture numérique

La semaine dernière, avec ma copine Méline, nous sommes allées aux Rencontres Croissance de la CUB. Le principe, si j’ai bien tout compris entre deux cafés et trois regards concentrés : réfléchir aux réseaux dans l’agglomération bordelaise, afin de la rendre plus attractive pour les investisseurs, les entreprises et tous ces gens qui déplacent des dossiers avec des mots comme “synergie” et “territoire”.

Autour de la table, il y avait du beau monde : des universitaires, des chefs d’entreprise, des représentants de collectivités, des acteurs économiques, bref, beaucoup de cerveaux locaux. Du neurone en batterie. De quoi faire chauffer la moquette.

Pourquoi est-ce que je vous raconte cela, vous demandez-vous peut-être, un peu éberlués ? Et ma recette de crème brûlée, elle est où ?

Minute, papillon. Aujourd’hui, on parle de choses sérieuses. Vous mangerez un Viennois.

Quatre heures de discussion sur les réseaux… sans parler du web

Au bout de quatre heures de discussion sur les réseaux, pas une seule fois le mot web n’a été prononcé. Pas une. Même pas par accident, entre “infrastructure” et “attractivité”.

Je ne parle même pas des réseaux sociaux, de Facebook, de Twitter ou de tout ce petit monde numérique qui, à l’époque déjà, commençait sérieusement à peser dans la circulation de l’information. Non, je parle simplement d’internet. Du web. De ce truc un peu discret, voyez-vous, qui allait peut-être deux minutes changer la façon de travailler, de communiquer, de vendre, d’informer, de recruter, de voyager, de cuisiner et, accessoirement, de commander des chaussures à 23 heures en pyjama.

Avec Méline, nous étions sidérées. Nous nous regardions avec cette tête très particulière que l’on fait quand on se demande si l’on est dans la même pièce que les autres, ou carrément dans une faille spatio-temporelle.

Nous n’avons même pas osé intervenir. Le décalage nous semblait immense. Comme si nous habitions deux planètes différentes : eux, la planète “réseaux économiques institutionnels”, nous, la planète “internet existe et il va falloir peut-être s’en occuper avant 2047”.

Et puis, soyons honnêtes, une autre question nous a traversé l’esprit : comment prendre la parole avec légitimité quand on est blogueuse ?

Blogueuse culinaire, donc forcément pas sérieuse ?

Comme l’a très bien résumé Méline, quand vous avez un blog dit “de fille”, vous êtes vite rangée dans la case cloche à paillettes pour le reste du monde. Même avec un Bac + 5. Même avec un cerveau. Même avec une vie professionnelle. Même avec autre chose dans la tête que la couleur du vernis à ongles assortie au glaçage du cupcake.

Dans l’imaginaire de certains, pour être crédible, il faudrait bloguer sur le marketing, la politique, la communication ou l’économie mondiale. Si vous écrivez sur la cuisine, le quotidien, les produits, les recettes, les rencontres, les usages, alors là, évidemment, c’est suspect.

Et si, en plus, votre blog s’appelle Papilles et Pupilles ou Les 2 Nouilles, n’en parlons pas : c’est la fin des haricots. Littéralement.

Cinglé

Et la Marmotte

Lors de la pause, nous avons même eu droit à un échange d’anthologie.

— Twitter, c’est de la merde.
— Ah ? Et tu l’utilises comment ?
— Je ne l’utilise pas. C’est de la merde.
— Hannnnnnnn.

Voilà. Argumentaire béton. Du solide. On sentait presque la thèse universitaire derrière.

Comme nous sommes des filles bien élevées, nous ne lui avons pas cassé la figure avec le petit four au fromage, même si l’idée a brièvement traversé l’espace. Nous avons plutôt tenté d’expliquer l’intérêt de Twitter avec un exemple récent : le live-tweet du procès de Dominique de Villepin.

Pour ceux qui n’étaient pas encore tombés dans la marmite, live-tweeter signifie raconter un événement en direct sur Twitter, au fil de ce qui se passe. Cela peut être un procès, une conférence, une émission, un débat, un salon professionnel. Bref, pas seulement “je mange une pomme”, contrairement à ce que certains imaginent avec la force tranquille de ceux qui n’ont jamais ouvert l’outil.

Réponse du monsieur :

— Pfff, savoir que Dominique de Villepin s’est gratté le nez pendant le procès Clearstream, tu parles d’un intérêt ! De toute façon, ce ne sont que des conneries. Tu t’informes là-dessus ?

Là, le type ne se rend même pas compte qu’il vous insulte. C’est pratique, remarquez. Cela évite l’embarras.

Nous avons arrêté. Son cas nous a paru un peu désespéré. Nous n’avons même pas essayé de lui expliquer que sur Twitter, comme ailleurs, vous ne suivez pas des gens au hasard, paf la girafe. Vous choisissez des personnes, des médias, des journalistes, des experts, des sources que vous estimez crédibles, pertinentes ou intéressantes. Vous triez. Vous vérifiez. Vous croisez les informations. Bref, vous faites ce que l’on fait déjà dans la vraie vie, mais en ligne.

La fracture numérique, ce n’est pas seulement une question de matériel

Ce moment m’a vraiment frappée. Parce que la fracture numérique, ce n’est pas seulement le fait d’avoir ou non un ordinateur, une connexion correcte ou un téléphone qui ne rame pas dès qu’on ouvre trois onglets.

C’est aussi une fracture culturelle. Une fracture d’usage. Une fracture de perception.

D’un côté, des gens pour qui internet est un outil quotidien : pour travailler, apprendre, rencontrer, lire, partager, vendre, chercher une information, réserver un billet, trouver une recette, suivre l’actualité ou découvrir une adresse à l’autre bout du monde. De l’autre, des gens pour qui le web reste un machin flou, dangereux, chronophage, pas très sérieux, peuplé de gens bizarres et de photos de chats.

Alors forcément, quand on parle d’attractivité d’un territoire, de compétitivité entre Bordeaux, Lyon, Paris ou Lille, de réseaux économiques, de dynamisme local, et que personne ne prononce le mot internet, cela fait un peu drôle.

On a envie de lever la main et de dire :

— Youhou, les gars, le web, ça vous dit quelque chose ? Parce que si vous voulez être visibles, attractifs, modernes, connectés aux habitants, aux entrepreneurs et au reste du monde, il va peut-être falloir regarder aussi de ce côté-là.

Mais avec Méline, nous avons été lâches. Ou prudentes. Ou fatiguées par le monsieur anti-Twitter de la pause. Nous n’avons rien dit.

Et vous, vous sentez aussi ce décalage ?

Depuis, je me demande si vous aussi, vous avez parfois cette impression d’être en décalage avec une partie de votre entourage. Vous, internautes de passage, lecteurs, lectrices, blogueuses, blogueurs, utilisateurs du web plus ou moins intensifs.

Est-ce qu’on vous pose encore ce genre de questions ?

Ce qui est amusant, c’est que les “vrais gens” rencontrés grâce à internet sont parfois devenus des amis, des collègues, des sources, des partenaires, des lecteurs fidèles, des compagnons de route. Comme quoi, le virtuel a parfois les pieds bien plus sur terre qu’on ne le croit.

Et je ne vous parle même pas de Twitter. D’ailleurs, est-ce que cela vous intéresserait que je vous raconte un peu comment je l’utilise ? Vous pouvez m’y retrouver sous le pseudo @papilles.

En attendant, je vous laisse me dire : vous aussi, vous avez parfois l’impression de venir du futur quand vous parlez de web à certaines personnes ? Ou c’est moi qui devrais reprendre un Viennois ?